Uun boulanger qui nous manque beaucoup, une veuve trop gentille, un jeune homme qui revient au village où il a grandi pour les funérailles, provoquant des ravages. Et puis un prêtre lubriqueun policier intrigant, dont l’activité la plus appréciée des locaux est la cueillette des champignons dans les bois entourant le village, des bois où se passent naturellement des choses « qui pourraient être dans un film d’Hitchcock, mais aussi dans celui d’Ingmar Bergman» explique le directeur de L’homme dans les bois (titre original Miséricorde), Alain Guiraudie. Un « thriller érotique » tourné en Ardèche, où pourtant le sexe est toujours hors scène et où même les corps indésirables finissent par susciter le désir.

Alain Guiraudie, un succès tardif

Le succès d’Alain Guiraudie, que la critique française peine à classifier (« fantasmagorique, surréaliste, un picaro du cinéma » comme ils l’appelaient), est arrivé tardivement, en 2013, avec quatrième long métrage, L’étranger sur le lacqui a remporté le prix à Cannes Un certain respect et aussi le Queer Palmreconnaissance accordée aux films sur le thème LGBT.

L’année suivante, Guiraudie inaugure également une deuxième carrière, comment romancierqui se poursuit aujourd’hui avec des volumes monumentaux qui inspirent souvent ses films. Comme dans le cas de L’homme dans les boisdans nos cinémas (un des meilleurs films de 2024vraiment irrésistible, nous vous recommandons de le visionner dans l’original), d’après son roman River Rabalaire.

Le casting de L’Homme dans les bois, Catherine Frot au centre.

De quel personnage du film vous sentez-vous le plus proche ?
Le curé est mon préféré, mais c’est aussi le personnage qui fait le plus rire les spectateurs, je pense que beaucoup de gens l’aiment. J’ai donné la parole au curé, il dit beaucoup de choses dans le film, je m’exprime à travers lui. Mais j’ai aussi mis beaucoup de moi-même dans le protagoniste, Jérémie (joué par Félix Kysyl, ndlr).

Les personnages d’Alain Guiraudie : le curé, le centre du village

Le titre, Miséricordefait référence à une pensée religieuse, et Jérémie est un prophète…
Le film est un mélange de fantômes personnels, d’inquiétudes intimes et de choses que j’ai vues et entendues. Je suis retourné à mon enfance, à la mythologie chrétienne avec laquelle j’ai grandi. Aujourd’hui, je ne suis pas religieux, je ne crois pas en Dieu, mais j’ai été baptisé et j’ai fait ma première communion, j’ai grandi dans ce monde, un monde dans lequel le prêtre était une figure importante et il y en avait un dans chaque village. Et je me retrouve dans ce prêtre, surtout parce que c’est un homosexuel condamné à ne jamais avoir de réciprocité dans ses sentiments. Pour de nombreux homosexuels, vivant depuis des siècles dans les campagnes, devenir prêtre représentait la seule solution pour éviter de se marier et d’avoir des enfants.

Les villages ont beaucoup changé : il n’y a plus de curés ni de boulangers.
J’ai réalisé le film avec la nostalgie des années 70 dans lesquelles j’ai grandi. C’est pour ça que j’ai mis des pancartes « à vendre » sur les maisons dans les films. Car avant le Covid les villages se dépeuplaient et les maisons s’effondraient. Il y a désormais un grand retour à la campagne. Et peut-être que le cinéma a aussi été touché. On en a assez des films tournés entre 4 murs parisiens.

Félix Kysyl et le curé Jacques Develay.

L’autre métaphysique du film est celle du désir, dont vous traitez maintenant depuis au moins 10 films. Après y avoir longuement réfléchi et après le succès de L’étranger sur le lacavez-vous une idée un peu plus claire sur ce mystère ?
Pas du tout. Mais je pense que cela devrait rester un mystère. Les deux grands mystères de la vie sont la mort et le désir, impossibles à résoudre. Il existe une tendance puritaine, réactionnaire, qui conduit à la simplification selon laquelle les vieux désirent le vieux, le beau cherche le beau, les jeunes le jeune. Ce n’est pas comme ça. Je rejette ce schéma, je ne pense pas que cela fonctionne ainsi, ou plutôt cela fonctionne ainsi socialement, mais pas dans l’intimité des gens. C’est pour cette raison que, dans le film, même des personnes qui ne seraient normalement pas considérées comme désirables suscitent des pensées d’une grande intensité.

Combien y a-t-il de Théorème de Pasolini dans l’idée de départ du film ?
Beaucoup de gens me demandent ça, je n’y ai d’ailleurs jamais pensé, mais maintenant que vous m’en parlez et que je le lis dans les critiques, j’en conclus que mon film est à l’opposé de Théorème. Dans ce film, Terence Stamp couche avec tout le monde, alors que Jérémie ne couche avec personne. Je ne montre que des désirs sans réciprocité. Il y a une raison pour laquelle Pasolini a intitulé son film Théorème. Parce qu’il y a chez lui une idée presque mathématique des correspondances, selon laquelle, par le désir, la structure bourgeoise de la famille peut être détruite. Mais si dans Théorème ils sont tous bourgeois, dans mon film on parle de villageois, de gens simples, tout tourne autour d’un boulanger. Et Jérémie n’est pas un étranger qui arrive, c’est quelqu’un qui rentre chez lui. Sans compter que l’idée de l’étranger arrivant dans la ville est à la base de tous les westerns.

On mange beaucoup de champignons dans L’Homme dans les bois.

Alain Guiraudie, c’est un film énigmatique, il laisse au spectateur la liberté d’imaginer, il ne donne pas de solutions.
Le personnage principal fait une sorte de mise en abyme: invente une histoire et la met à jour au fur et à mesure que de nouveaux éléments entrent en jeu. J’ai mis très peu d’indications dans le scénario, mais au montage nous avons réussi à supprimer presque tous les éléments informatifs, tout ce qui expliquait, les références au passé, les données concrètes, et malgré cela, le film fonctionnait toujours.

Vous écrivez de volumineux romans qui vous inspirent ensuite. Peut-être qu’il y met ce qu’il emporte dans les films.
Si j’ai commencé à écrire des romans, et des romans corsés, je pense que c’est pour surmonter la frustration du cinéma qui me pousse toujours à arrêter, à faire moins. La littérature, elle, fonctionne mieux en empilant des choses, des éléments, des explications, elle a tendance à clarifier, à éclairer.

Un film digne de la Compétition Cannes

L’homme dans les bois il aurait mérité de concourir à Cannes, mais il a été placé en première. Peut-être que votre film est trop peu conventionnel pour la compétition principale avec son mélange de tragédie et de farce ?
Je l’ai mal pris à l’époque. Je n’ai pas réalisé beaucoup de films qui auraient été coupés pour la compétition, mais celui-ci l’a été. Mais c’est vrai qu’il est plus agréable de se faire demander : “Pourquoi, pourquoi n’est-il pas en compétition ?”, plutôt que : “Qu’est-ce qu’il fout en compétition ?”. Bien sûr, il aurait pu obtenir un prix, et cela aurait aidé l’avenir du film et le mien. Mais maintenant que tout s’est bien passé, je n’y pense plus. Mais tu as raison, je ne pense pas qu’il y ait une case pour le mettre. Même si, au final, ils prennent des risques quand ils le souhaitent à Cannes : Le fond Et Diamant brut ce sont deux films « risqués » pour la compétition. Mais peut-être que je n’aurais pas donné beaucoup de satisfaction sur la Montée de Marches… Mais je crois qu’avec Gilles Jacob (à la tête du festival de Cannes, de 1976 à 2014) le film aurait été en compétition.

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