Uune mère qui a des rêves prémonitoires, un saint grand-père dont l’huile tombeune tante mariée à un prêtre et un prodige qui passe par les femmes de la famille, une attitude miraculeuse qui donne l’abondance, mais qui peut disparaître à tout moment. Pour des douleurs insupportables, par exemple. Maria Costanza Boldrini dans le roman Les années d’abondance entrelace l’histoire d’une humble famille italienne avec les grands événements du XXe siècle et un cadeau extraordinaire qui plonge l’histoire dans une aura de réalisme magique.

Les années d’abondance de Maria Costanza Boldrini

L’écriture, dense et fluide, coule comme un fleuve impétueux et tient ensemble les affres de la faim d’une Italie très pauvre, les événements tragiques des deux guerres et l’amour que se portent tous les membres de la famille Contini. En plus de « l’abondance », Beata, Clarice, le don d’Antonia pour produire d’énormes quantités de cigares, de broderies, de médicaments, dans une ambiance de roman sud-américain.

Avez-vous lu beaucoup de livres sud-américains ?
Beaucoup, je suis passé à la littérature adulte à travers les romans de Marquez, Borges, Amado, Allende. A 11 ans j’étais un peu “bloquée”, comme on dit dans ma région, avec un grand amour, Harry Potter. Ma mère, exaspérée, m’a mis Cent ans de solitude dans la main et c’est là que ma vie a changé, je n’ai jamais arrêté. Je leur rends grâce de m’avoir ouvert un monde.

Maria Costanza Boldrini est née dans les Marches et vit en France où elle travaille comme traductrice et rédactrice indépendante pour Una Word a Day, un site d’étude linguistique et étymologique.

Certains critiques l’ont accusée d’avoir écrit un livre sur les années 70. Pour une inspiration de réalisme magique ?
En partie, mais aussi pour le style. Je ne suis pas un grand écrivain de dialogues, même et surtout en tant que lecteur je suis fasciné par l’histoire pour l’histoire. Je souffre un peu de la redondance des dialogues dans les romans, si je voulais m’occuper d’un scénario j’irais au théâtre ou au cinéma. Eh bien, mon absence du dialogue a été interprétée comme un lien avec le style des années 70.

L’histoire se déroule dans la région d’Ancône, sa terre d’origine : parlons-nous de ce que nous savons ?
À moins qu’un auteur n’invente tout dès le début, comme l’a fait ce monstre sacré Tolkien, qui a même inventé une langue, je pense que c’est une règle d’écriture juste. Je suis né à Chiaravalle, les lieux dont je parle, en changeant un peu les noms, m’appartiennent.

Alors l’histoire des cigariers, le métier de Beata, est-elle inspirée de la réalité ?
Mon arrière-arrière-grand-mère était l’une d’entre elles, à la fabrique de tabac Chiaravalle.

C’étaient des femmes particulières, parmi elles on peut entendre les premiers frémissements de l’émancipation féminine.
Avec toutes les contradictions de l’affaire. En fait, nous appelons émancipation une situation dans laquelle la femme travaille à l’usine 10 heures par jour, rentre à la maison, il y a des enfants, souvent aussi les champs pour travailler… Et beaucoup de maris à la taverne. Je ne sais pas si c’est une véritable émancipation, mais ils étaient des travailleurs et le travail a toujours pu donner aux gens une liberté d’action.

Les années d’abondance de Maria Costanza Boldrini, et. Nord384 pages, 19 €

Ils participent aux premières grèves, on parle de socialisme…
La région d’Ancône est historiquement républicaine, il y avait aussi une belle enclave anarchiste. Des milieux très actifs politiquement, notamment en ce qui concerne les revendications de la classe ouvrière.

Et c’est la partie la plus historiographique. Puis il y a l’extraordinaire : Beata roule des cigares à une vitesse étonnante, sa fille Clarice coud comme des fées, Antonia va devoir composer avec le fait de quitter ce monde en paix… Toutes des femmes magiques, dont une tante divinatoire qui lance des horoscopes.
C’est un personnage inventé, j’ai eu beaucoup de plaisir à le dessiner. Les autres sont tous inspirés par ma famille, j’ai respecté leurs métiers et leurs histoires personnelles mais, il n’y a décidément pas de fluide magique parmi mes ancêtres !

Quelle est la vraie magie des femmes ? Est-ce une partie du mystère qui a été perdue ?
Non, elle ne s’est pas perdue. Notre magie, universellement reconnue, est celle de donner la vie. Et même notre secret a quelque chose de magique. La plupart des œuvres littéraires ont été écrites par des hommes, les femmes ont pris la plume tardivement. Les hommes n’ont pas l’habitude de nous lire, nous le sommes : la magie des femmes, c’est aussi cette compréhension que nous avons d’elles, peu ou pas réciproque. Mais ce serait bien s’ils nous comprenaient mieux.

Cependant, tous les maris décrits dans le roman « lisent » bien leurs partenaires, les aiment et les soutiennent.
J’espère qu’il y a de plus en plus de maris comme ceux que j’ai décrits, ils étaient comme ça dans ma famille, je n’ai rien ajouté. La magie des femmes est aussi là : après tous ces siècles d’oppression et de patriarcat, nous n’avons pas perdu espoir, nous sommes même plus combatifs que jamais. Nous essaierons toujours de faire en sorte que les hommes nous lisent.

Il ponctue le récit de mots obsolètes, beaux et méconnus, comme cinigia, cruore, (cendre avec quelques étincelles, sang qui coule…). Quelle est la magie des mots ?
Les mots ne décrivent pas la réalité, ils la créent. Un exemple ? Dieu a dit : Que la lumière soit et la lumière fut. Les mots ont donc suffi à Dieu pour créer l’univers…

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