Dictons que nous vivons dans un pays laïque, mais ceux qui le disent n’ont pas croisé les chemins des gourous de la productivité ni des influenceuses de la papeterie. Bullet journal, jeûne intermittent, méthodes de travail chronométrées, douches froides à cinq heures du matin, “habitudes atomiques”, journaling jusqu’à en avoir des ampoules aux mains… Soyons clairs : la productivité et la croissance fonctionnent comme des religions civiles.
Le culte de la productivité
Parler de “religion civile” peut sembler excessif, mais il est évident qu’un récit aspirational basé sur l’auto-optimisation s’est normalisé. Ce n’est pas seulement le fait de se lever tôt, de suivre un régime, de mesurer ses performances, d’être discipliné… Échouer est devenu perçu comme un “manque de moralité”.
Si on se trompe, si on n’arrête pas d’échouer… c’est que l’on ne s’est pas assez donné, qu’on n’est pas assez organisé, pas assez compétent. Un exemple récent concerne les lecteurs qui, réalisant qu’ils ne pourront pas atteindre leur objectif de lecture annuel, choisissent de mettre de côté des livres qui les intéressent pour réserver leur temps à des lectures courtes afin d’atteindre les chiffres préétablis.
L’erreur est devenue quelque chose que nous ne devons pas nous permettre.
Mais Augustin n’était pas d’accord
San Augustin a eu ses moments. Un des esprits les plus brillants de l’Empire romain tardif, Augustin d’Hippone était considéré comme une “perle” dans sa jeunesse. Rapidement, il est devenu l’une des figures les plus influentes du christianisme, remettant en question de nombreux dogmes.
Non seulement il a écrit certaines des œuvres majeures de la littérature mondiale, mais il s’est battu théologiquement, philosophiquement, et littéralement contre les manichéens, donatistes et pélagiens. Cette lutte a bouleversé la pensée occidentale, mais qui aurait cru qu’elle serait essentielle pour nous défendre contre les gourous de la productivité ?
San Augustin contre les gourous de la productivité
“Si je me trompe, j’existe” (“Si fallor, sum”), écrivait le saint d’Hippone dans le livre XI de ‘La Cité de Dieu’. Bien que cela puisse sembler un conseil de deuxième zone, cette idée repose sur une conviction anti-sceptique : même en se trompant, on a de la valeur.
Un échec n’est pas seulement un stigmate : c’est une donnée, un apprentissage, un rappel que nous sommes humains, et que nous sommes en chemin.
On pourrait dire que l’erreur est également productive, mais le véritable enjeu est que, face à ce que Byung-Chul appelle “la société de la performance”, il existe une dimension plus profonde : le droit d’être et d’exister sans les chaînes qui nous lient au système productif.
Dans un monde qui exige “performance” et “utilité” pour attribuer une valeur personnelle, Augustin remet en lumière une tradition chrétienne antique : la valeur ontologique de la personne n’est pas conditionnée par ses succès ou échecs. Même au cœur de l’échec, nous valons exactement la même chose.
Car lorsque Augustin parle d’exister, il ne parle pas seulement d’être. Il parle de vivre, de savoir que l’on existe, et d’aimer ces deux réalités comme une théorie non productiviste.

