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Roula Khalaf, rédactrice en chef du FT, sélectionne ses histoires préférées dans cette newsletter hebdomadaire.
L’écrivain est directeur éditorial et chroniqueur au Monde
Emmanuel Macron a fait irruption sur la scène européenne en 2017 en tant qu’homme politique novateur qui a stoppé la vague populiste qui déferlait alors sur la Grande-Bretagne, l’Amérique, l’Italie et l’Europe centrale. La semaine dernière, avouant implicitement son échec, il a dévoilé un plan pour sauver son deuxième mandat et éviter son pire cauchemar : remettre les clés de l’Elysée en 2027 à Marine Le Pen, la leader d’extrême droite qu’il a battue à deux reprises.
Alors que les Allemands descendent dans la rue pour protester contre les complots extrémistes de leur propre parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne, les commentateurs français des émissions de radio du matin discutent d’un scénario futur mettant en vedette Le Pen comme chef de l’État et Jordan Bardella, le 28- âgé d’un an qu’elle a nommé à la tête du Rassemblement National (RN), comme premier ministre.
Il s’agit d’une réalisation remarquable pour le RN. Encore diabolisé il y a cinq ans, le parti revendique désormais le rôle principal, grâce à la gestion avisée de ses 88 députés à l’Assemblée nationale. C’est également un défi remarquable pour ceux qui voient à travers cette respectabilité nouvellement construite un danger caché pour la démocratie. La forte possibilité d’un retour de Donald Trump à la Maison Blanche après les élections américaines de novembre ne fait qu’ajouter à leur sentiment d’inquiétude.
Avec des sondages qui montrent une avance de 10 points pour le RN – avec près de 30 pour cent des électeurs déclarant avoir l’intention de voter pour le parti – sur son propre parti, Renaissance, avant les élections européennes de juin, Macron veut donner un nouvelle direction à sa présidence. Cette direction constitue clairement un virage à droite, comme l’a montré son projet de loi controversé sur l’immigration – il a finalement été adopté en décembre, après avoir presque divisé ses troupes. Fini le mantra du premier mandat du président français, le en même temps ce qui lui a permis d’emprunter à gauche comme à droite. Les citoyens français, pense-t-il désormais, veulent de l’ordre et de l’autorité.
C’est précisément ce qui a rendu populaire son nouveau Premier ministre lors de son court mandat en tant que ministre de l’Éducation : Gabriel Attal, 34 ans, a commencé par interdire l’abaya, la robe musulmane, dans les écoles publiques. Macron va désormais plus loin. Au cours d’une conférence de presse quasi monarchique de deux heures et demie à la télévision nationale, en prime time, il a expliqué comment la France devait reprendre le contrôle de sa jeunesse.
Le « réarmement civique », comme il l’a décrit, redonnera de la force à une société fracturée et les écoles seront la nouvelle caserne de cette stratégie. Appelons cela une militarisation de l’éducation : « La Marseillaise » sera enseignée à l’école primaire, les cours d’éducation civique seront doublés, les uniformes scolaires seront testés et, en cas de succès, déployés dans tout le système éducatif en 2026. Les cérémonies de remise des diplômes seront rétablies pour restaurer le mérite et la fierté. Le président suggère de réglementer le temps que les enfants passent devant les écrans ; des cours d’art dramatique pourraient être proposés à la place.
De plus, à l’heure du déclin démographique, Macron a également un projet pour remplir ces écoles de nouveaux soldats. Une lutte nationale contre l’infertilité sera lancée et un « congé nouveau-né » de six mois, mieux rémunéré pour les deux parents, remplacera le système actuel de congé parental.
Les experts n’ont pas tardé à identifier l’ombre de l’ancien président Nicolas Sarkozy, dont Macron est resté proche. En 2007, Sarkozy a réussi à voler environ un million de voix à Jean-Marie Le Pen avec son slogan « Travailler plus, gagner plus ». Le programme ostensiblement similaire de Macron, « Mieux gagner sa vie grâce au travail », ainsi que sa focalisation sur la classe moyenne, ne sont que les dernières tentatives en date pour rediriger ces électeurs éloignés de l’extrême droite vers le centre-droit. Il en a été de même pour la sélection de huit ministres sur 14 issus des rangs conservateurs pour le gouvernement remanié, dont Rachida Dati, l’une des favorites de Sarkozy.
C’est un défi de taille. L’Europe est agitée et la France ne peut pas se taire. Moins de deux semaines après être devenu « le plus jeune premier ministre de France ou le plus jeune président de France », comme il l’a dit, Attal fait face à sa première épreuve du feu : avoir affaire à des agriculteurs en colère. Un mouvement des « gilets verts » est la dernière chose dont Macron a besoin. Et Le Pen le sait : le jeune Bardella n’a pas tardé à acheter une paire de bottes en caoutchouc, à sauter dans un train pour le Médoc ce week-end et à mobiliser les agriculteurs protestataires contre le pacte vert de Bruxelles.
C’est la première grande bataille de la campagne pour les élections européennes. Macron ne peut pas se permettre de les perdre s’il veut éviter le sort qu’a enduré Barack Obama – la succession d’un équivalent de Trump – et sauver son programme européen toujours ambitieux. Méfiant du risque de devenir un président boiteux, il continue de se présenter, semant la confusion chez ses partisans de centre-gauche qui n’ont nulle part où aller, tout en essayant d’ignorer une contradiction fondamentale : désigner l’extrême droite comme son ennemi tout en légitimant certains de ses rêves.

