La bataille juridique entre Catalogne et Aragon pour les peintures de Sijena

La dispute judiciaire autour des peintures murales de Sijena, actuellement exposées au Musée National d’Art de Catalogne (MNAC), représente un conflit profond entre les régions de Catalogne et d’Aragon. Ce litige atteint une nouvelle étape alors que la juge Rocío Pilar Vargas vient de rendre une ordonnance qui exige la restitution des œuvres à Aragon dans un délai de sept mois. Cette décision fait suite à un jugement antérieur ratifié par le Tribunal Suprême.

Historique des peintures de Sijena

Les œuvres concernées remontent à l’époque du Monastère de Santa María de Sijena, dont les fresques romanes du XIIIe siècle ont été considérablement endommagées lors de la guerre civile espagnole. En 1936, l’architecte Josep Gudiol i Ricart a été mandaté pour sauver ce qui pouvait l’être. Avec deux techniciens, il a utilisé la technique du strappo pour retirer environ 120 mètres carrés de fresques et les a transférées à la Casa Amatller avant qu’elles ne rejoignent le MNAC en 1961.

La décision du Tribunal Suprême

En mars 2023, le Tribunal Suprême a statué que le MNAC devait restitué ces œuvres à Sijena. D’après le jugement, le MNAC ne possède pas ces œuvres en tant que propriétaire légal, car elles avaient été retirées « sous des circonstances de sauvetage » et non de manière frauduleuse. Cette décision a été renforcée par les jugements précédents des tribunaux de Huesca, qui avaient également ordonné leur retour.

Cependant, le MNAC a exprimé des préoccupations quant à la fragilité des œuvres, jugeant impossible le transfert sans risquer des dommages irréparables. Le directeur du MNAC, Pepe Serra, a souligné que ces œuvres, datant de près de 1000 ans, sont « dégradées » et nécessitent une attention particulière.

Réaction politique et administration

Suite à cette décision, le président de la Généralité de Catalogne, Salvador Illa, a été confronté à des pressions politiques pour ne pas se conformer à la décision du tribunal. Le Parlement catalan a discuté une motion, soutenue par plusieurs groupes politiques, pour tenter de garder les fresques à leur place actuelle. Illa a finalement décidé de déléguer la responsabilité du transfert au patronat du MNAC, qui regroupe des représentants de la ville de Barcelone, de la Generalitat et du Ministère de la Culture.

Cette position a provoqué la colère du président de la région d’Aragon, Jorge Azcón, qui a exprimé son mécontentement en se sentant « duper » par les actions de son homologue catalan.

Les tensions entre Catalogne et Aragon

La querelle autour des peintures de Sijena est symptomatique des relations tendues qui existent entre les deux régions. Le moment culminant de ce différend a eu lieu en 2017, lorsque la question de la restitution de 97 pièces d’art s’est intensifiée. Si un accord avait pu être trouvé pour les œuvres au MNAC, le Musée de Lleida a résisté à la restitution, obligeant les autorités à intervenir par la force avec la Garde Civile pour récupérer les œuvres.

Cette dynamique politique a conduit à des confrontations marquées par une atmosphère de tension et d’opposition, reflétant des enjeux bien plus larges que ceux de la simple restitution d’œuvres d’art. Les enjeux identitaires et culturels, exacerbés par la politique actuelle, compliquent considérablement la résolution de ce litige.

Perspectives de résolution

La situation n’a cessé d’évoluer depuis la première intervention de Gudiol. La préservation du patrimoine culturel est au cœur des débats, et les deux parties semblent déterminées à défendre leurs droits. Les experts sont désormais appelés à évaluer le mode de transport de ces œuvres fragiles. Le MNAC a jusqu’à dix jours pour soumettre un calendrier alternatif avant le début du processus de restitution.

L’issue de ce conflit dépendra non seulement de la capacité des institutions à collaborer, mais aussi de la volonté politique des gouvernements respectifs à trouver un terrain d’entente. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, les peintures de Sijena continueront de symboliser non seulement un patrimoine artistique d’une immense valeur, mais aussi une rivalité historique entre Catalogne et Aragon.

La résolution de cette affaire pourrait ainsi servir de précédent pour d’autres disputes similaires qui pourrait survenir dans le contexte de la sauvegarde du patrimoine culturel en Espagne, tout en matière de droit à la culture dans un pays marqué par des tensions identitaires. Les implications vont bien au-delà des seules œuvres d’art et touchent à la question de ce que signifie être propriétaire de la culture dans un contexte aussi riche que complexe.



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