Le jour où je vois l’opéra norme de Vincenzo Bellini commence à répéter avec l’orchestre, mon ami appelle. Je ne l’ai pas vue depuis un certain temps, j’ai entendu dire qu’elle ne va pas bien. Sa voix semble fragile, mais elle ne répond pas à mes questions. Enfin, elle pose poliment des questions sur la production d’opéra à mon travail. Mais je ne peux dire que peu de choses sur l’histoire et je dévie de savoir que Maria Callas a chanté le rôle principal plus de quatre-vingts fois. Ensuite, je propose de dîner ensemble dans quelques jours. Elle n’est pas fan de la diva, mais elle pense que se retrouver à table est une bonne idée.
Le lendemain à l’orchestre je me consacre à la musique de Bellini. Mais la partie d’alto ne captive pas vraiment et alors que le chef fige régulièrement l’orchestre avec sa baguette, il m’apparaît évident que retenir mon souffle et être attentif est plus important cette semaine que la souplesse de mes doigts.
Au fur et à mesure que la répétition avance, notre simple accompagnement fait transpirer le chef d’orchestre, mais mon esprit revient à ma petite amie et à notre récente conversation téléphonique. Les phrases de Bellini ne m’atteignent que lorsque le chœur enrichit les mesures orchestrales insignifiantes et que les chanteurs attisent les émotions. La musique et les mots résonnent soudain dans mes cordes.
Le concours de colorature entre Norma et Adalgisa, qui transforment l’amour en haine, me donne le vertige et se retournent tous deux contre Pollione. Mais ce n’est pas un triangle classique, car les femmes deviennent inopinément bien disposées l’une envers l’autre et l’homme perd.
Le restaurant n’est pas éclairé, mais je vois une larme briller au coin de son œil. Avec un accent mélodieux, elle crée un déjà-vu dans ma tête, si bien que sa voix se transforme rapidement en sons. Son mari la trompe avec un collègue depuis des années. Voulez-vous le quitter ? je demande, perplexe, essayant de ne pas penser à Norma, Adalgisa et Pollione.
Mes phrases bégayantes de réconfort, comparables à la partie d’alto dénuée de sens ce matin, l’intéressent peu. Elle n’en sait pas plus et qualifie sa jument triangulaire de phénomène contemporain.
Merde, pourquoi ne lui ai-je pas parlé du livret de Norma ? Dans un dernier effort, je lui demande de venir demain au spectacle. Mais non, elle pense que l’opéra est démodé et trop éloigné de la vie.
Ewa Maria Wagner est altiste et écrivain.
Une version de cet article est également parue dans le journal du 22 septembre 2022

