Nous publions le deuxième des quatre ouvrages récompensés par Tortuga Appel à documents politiques, un concours de notes d’orientation destiné aux étudiants de master et de dernière année de licence, et aux jeunes chercheurs et chercheuses. L’objectif est d’identifier certaines propositions politiques ayant un impact potentiel sur le scénario italien et de recueillir les idées des nouvelles générations. Après les gagnants de la catégorie junior, voici l’article écrit par l’un des trois groupes finalistes de la catégorie senior, composé d’Alessandro Pompa Pacchi (doctorant à la Barcelona School of Economics et Universitat Pompeu Fabra) et Flavio Squartini (doctorant étudiant à l’Université de Gand).
Avons-nous déjà oublié la pandémie ?
Alors que le débat au sujet de l’école est ravivé, l’Italie semble avoir déjà oublié l’impact dramatique que la pandémie de Covid-19 a eu sur le parcours scolaire des élèves italiens, malgré l’utilisation d’outils pédagogiques alternatifs rendus possibles par les systèmes d’enseignement à distance (DaD). Trop souvent au cours des deux dernières années, l’opinion publique a tourné la lumière sur l’école exclusivement pour évaluer son rôle dans la propagation de l’infection, limitant la discussion à la question de savoir s’il fallait ou non maintenir les écoles fermées, oubliant plutôt la question de l’élève apprentissage.
Avec le DPCM du 4 mars 2020, le Premier ministre de l’époque, Giuseppe Conte, a ordonné la suspension des activités éducatives dans toutes les écoles de tous les niveaux. Cette fermeture a ensuite été poursuivie de manière continue jusqu’à la fin de l’année scolaire 2019/2020.
Par la suite, avec la rentrée scolaire et l’arrivée de la deuxième vague de la pandémie, de nouvelles mesures de restriction ont été prises, incluant à nouveau les écoles et les universités. Le résultat a été que, comme indiqué dans un note de la Banque d’Italie sur le DaD, dans la première moitié de l’a.s. 2020/2021 les écoles primaires et collèges dispensaient la quasi-totalité des heures de cours en présence, tandis que dans les lycées du second degré moins de 50% des enseignements se déroulaient en présence.
Source : Note Covid-19 de la Banque d’Italie, 21 mai 2021, Bovini G. et De Philippis M.
Le difficile compromis entre santé et éducation
S’il est vrai que la fermeture des écoles a eu pour objectif principal de contenir les infections, on ne peut manquer de constater l’impact important sur les apprentissages des élèves, jusqu’ici trop souvent ignoré, ou du moins sous-estimé. En Italie, on n’a pas assez parlé de l’existence de cet implicite compromis entre la santé et l’éducation, ni dans le milieu universitaire ni dans le débat public.
A cet égard, nous soulignons, d’une part, la étudier par les chercheurs Amodio et d’autres qui analysent la contribution des écoles à l’infection, d’autre part le Rapport Invalsi 2021 qui fournit des preuves statistiques de la perte d’apprentissage subie par nos élèves. Ce dernier met en évidence une détérioration significative des performances des élèves de première et de deuxième année du secondaire, enregistrant un pourcentage de plus de 40% d’élèves qui n’atteignent pas “des résultats adéquats »selon la définition de Indications nationales du Miur (ce chiffre était inférieur de 5 à 9 points de pourcentage en 2018 et 2019).
La perte d’apprentissage est mesurable
Dans notre rapport sur les politiques, présenté à Tortuga Appel à documents politiques 2022, nous essayons d’analyser plus en détail ce qui se cache derrière la synthèse des données du rapport Invalsi, en estimant avec des outils statistiques les effets de la fermeture des écoles sur la perte éducative des étudiants italiens. Les résultats de notre analyse montrent que, nette des différences économiques et sociales, la perte scolaire (mesurée par le score moyen des tests Invalsi) était plus sévère pour les élèves des niveaux d’éducation les plus avancés.
En particulier, il apparaît que les élèves du secondaire (première et deuxième année) ont subi une baisse de leurs résultats par rapport aux années précédentes qui varie entre 2% et 6% en italien et en mathématiques. Par ailleurs, cette perte d’apprentissage a été plus intense dans les régions où l’enseignement en présentiel a connu une suspension plus longue au cours de l’année scolaire 2020/2021 : pour 10 heures supplémentaires d’enseignement non réalisées entièrement en présentiel, une effet négatif de 0,6 %.
Le dilemme à résoudre
Compte tenu des effets dramatiques que la fermeture des écoles a eus sur l’apprentissage des élèves italiens, documentés dans notre rapport, il convient de réévaluer la compromis entre la santé et l’éducation. Tout d’abord, il faut considérer que les pertes d’apprentissage qui se sont produites au cours des dernières années auront des conséquences à long terme pour toute une génération de jeunes Italiens et celles-ci, à leur tour, auront des répercussions sur l’ensemble du système national. Effets négatifs possibles en termes d’inégalités et de croissance économique (comme documenté dans un étudier par les économistes Hanushek et Woessmann).
De ce point de vue, il est donc nécessaire de revoir le paradigme selon lequel l’école représente le secteur le plus facilement consommable dans la lutte contre la pandémie et de mettre en place des politiques de prévention de la contagion plus proches de celles de pays comme la France, où, selon Données de l’Unesco, les fermetures (totales ou partielles) d’écoles depuis le début de la pandémie ont duré respectivement 12 semaines, contre 38 en Italie.
Pour prendre des décisions plus éclairées dans ce sens, il est nécessaire, d’une part, d’analyser plus en détail le rôle que les écoles ont joué dans la propagation/l’endiguement de la contagion, et d’autre part, de produire de nouvelles estimations du perte accumulée pendant la pandémie. Il est donc essentiel de disposer de données sur les infections/décès du Covid-19 ainsi que sur les résultats Invalsi à un niveau désagrégé et granulaire. Il est également essentiel que ces données puissent être facilement recoupées avec d’autres bases de données disponibles.
Surveiller l’écart scolaire pour récupérer ce qui a été perdu
Pour relever au mieux le défi posé par la perte d’apprentissage, il y a, à notre avis, deux lignes d’action parallèles à suivre.
Premièrement, il faudra surveiller en permanence la déperdition scolaire de nos élèves. Pour atteindre cet objectif, il semblerait opportun d’étendre les tests Invalsi pour chaque année scolaire afin de pouvoir analyser de manière capillaire l’état de santé du système scolaire et suivre d’année en année les objectifs pédagogiques atteints par chaque cohorte. .
Il convient donc ici de souligner combien les informations fournies par les tests Invalsi sont précieuses pour évaluer et proposer des politiques scolaires, d’autant plus que l’hypothèse de leur suppression resurgit souvent. Comme le dénonce Roberto Ricciprésident de l’Invalsi, une telle décision nous priverait d’une source de données standardisée disponible pour tous les pays européens, nécessaire pour diagnostiquer les problèmes liés aux apprentissages scolaires et élaborer les solutions les plus adaptées.
Politiques d’apprentissage et d’éducation ciblées pour réduire les dommages
Parallèlement à cette activité de veille, il est essentiel de réduire les pertes d’apprentissage (et, de manière générale, d’améliorer les niveaux de compétences de nos élèves, déjà parmi les pires d’Europe avant la pandémie) par la mise en place de politiques scolaires ciblées, basées sur des données comparables , tels que ceux fournis par les tests Invalsi.
Entre ceux-ci, l’OCDE suggère augmenter le temps consacré à l’enseignement au cours de l’année, en privilégiant l’étude en classe plutôt qu’à la maison, afin de réduire les inégalités d’apprentissage liées au contexte socio-familial (documentées dans diverses études comme celles d’économistes Agostinelli et autres ou celle du chercheur Ronning) et de se concentrer sur l’enseignement des fondamentaux des matières, en repensant les curricula, souvent trop larges ou ambitieux, pour axer l’enseignement sur les notions clés et sur le développement des compétences transversales.


