En bas de la côte depuis les spliffs pré-roulés et les départs à 10h d’un chroniqueur à Los Angeles se trouve la flotte du Pacifique de la marine américaine. Quant au type d’armure qui vole plutôt que de flotter, Joan Didion aimait rappeler à cette partie du monde à quel point son développement économique reposait sur les entrepreneurs aérospatiaux. La Californie, dont le nom sonne même comme synonyme de « plaisir », a un côté sang et fer.
Si la douceur de vivre coexiste ici avec la force brute, la leçon ne se perd pas sur des lieux beaucoup plus exposés aux événements. Quand je reviendrai en Europe cet été, ce sera sur un continent qui s’emballe, pas seulement en bordure, vers le même équilibre.
La semaine dernière, à l’instigation du chancelier allemand Olaf Scholz, une mascarade a pris fin. Cela durait depuis une vie humaine. Ayant évolué au-delà de l’usage de la force, l’Europe a parfois agi comme si le monde extérieur avait fait de même, ou allait rattraper son retard d’un jour à l’autre. Ce qui a commencé comme une «culture de la retenue» dans l’Allemagne de l’Ouest d’après-guerre est devenu une foi continentale plus large dans l’aide et la diplomatie, non seulement nécessaires dans les affaires mondiales, mais presque suffisantes. A en juger par le projet de Berlin d’une armée toujours plus grande, et son acompte de 100 milliards d’euros à cette fin, une certaine idée de l’Europe est révolue.
Sans aucun doute, le trope du continent en tant que « Vénus » passive peut être poussé trop loin. Les armées de Grande-Bretagne, de France, de Pologne et de Norvège ont toutes inspiré le respect à Washington pendant mes plus de trois ans là-bas. Il en fut de même de ce qu’on appelle, dans l’idiome sec de cette ville, leur « culture stratégique ». L’Allemagne elle-même a surmonté des fardeaux psychiques qui n’ont guère besoin d’être précisés pour intervenir dans les Balkans et au-delà.
C’est juste qu’il n’y a pas moyen de contourner les chiffres. L’Australie, avec moins de la moitié de la population et toutes les raisons géographiques de se dérober, a à peu près le même budget de défense que l’Italie. Il ne faut pas non plus oublier la dépendance de l’Europe vis-à-vis des marchandises et de la logistique américaines, qui était aussi visible à Kaboul en 2021 qu’elle l’était au Kosovo en 1999. La fin de ce type de déréliction a bien sûr déjà été promise. Mais jamais avec la clarté de la semaine passée. Et jamais avec une Suède neutre faisant ses propres gestes dans la même veine.
C’est un moment politique, mais non moins révélateur comme moment culturel. C’est un rappel que le style de vie pour lequel je tape sur le tambour dans cette chronique — et qui trouve sa plus haute expression en Europe, où l’on peut visiter un autre pays pour le déjeuner — repose sur son contraire. Il s’appuie sur des hommes et des femmes en uniforme et sur le soutien de la force coercitive. Transférer une grande partie de ce fardeau aux États-Unis ne le rend pas moins vrai. Le soft power de l’UE est aussi impressionnant qu’on le prétend (voir les offres d’adhésion à long terme de l’Ukraine et de la Géorgie), mais il repose sur une base d’acier.
La qualité de vie des Européens ne dépend pas seulement de la sécurité physique directe. Il y a aussi une subvention implicite au travail. Les congés payés, les villes propres, les minima sociaux élevés : l’Europe finance ces choses, en partie, avec l’argent qu’elle économise sur la défense. Il est tout à fait possible d’avoir des fusils et du beurre, bien sûr. La France associe une armée sérieuse à un État-providence sérieux. Mais il le fait en ayant un lourd fardeau fiscal. Si le continent veut s’équiper et rester une «superpuissance de style de vie», il devra faire face à des compromis qu’il a esquivés depuis la fin de la guerre froide.
Dans son mélange de Toscane et de Prusse, la Californie n’a rien d’étrange. Il n’y a pas de contradiction innée entre le principe de plaisir et le hard power. L’un est dépendant et même parasite de l’autre. La question est de savoir qui a l’autorité morale pour dire à un continent qui a résisté à cette vérité. Cinquante ans avant que Scholz ne parle, presque jour pour jour en fait, un président républicain a rendu visite à un communiste chinois et a changé le monde. Peut-être, comme on dit, “seul” Nixon aurait pu s’en tirer comme ça. Peut-être que seul un social-démocrate allemand aurait pu sortir l’Europe de son rêve.
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