La couverture de « Cemento » était colorée. Celui de “Rumors” est plombé : gris foncé et noir avec un peu de blanc. Ce changement chromatique visuel présente certains parallèles avec le changement chromatique musical. Ce n’est pas que l’espéranto soit devenu sombre pour nous, ils sont toujours aussi pop et lo-fi. Sauf que ‘Rumores’ est un album plus apaisé et mélancolique que ‘Cemento’. Les hits sont moins nombreux et ses coutumes étranges sont plus nuancées.
Et il y a aussi de la joie, comme en témoigne l’ouverture avec ‘Estarán aparcando’, un excellent premier single qui se démarque un peu de l’ambiance de l’album. C’est un électro-boléro qui devient un autre de ses sommets de typisme pop ; une ode à ces amis chez qui il a séjourné, qui sont attendus et qui « arrivent » (c’est-à-dire qui n’ont même pas encore quitté la maison).
Le ton général de l’album se révèle donc dans ‘How Was It?’, où Luis chante sur une base de techno pop ancienne quelque peu inquiétante. L’espéranto semble nous arriver depuis 1983, entre vieux synthétiseurs et progressions la plupart du temps, comme dans ‘The Last Rumor’, l’autre avant-première de ‘Rumores’ qui nous place dans le territoire même de Battiato.
“Rumors” regorge de lumière et de beaux moments. ‘Mi Río’ est plus techno pop avec des touches sixties, ici Teresa chante entre espoir et mélancolie. Ou l’excitation des ‘Resonant Filters’, aux effets joyeusement surannés (qui rappellent Aviador Dro). Pour alléger les choses, il y a le très animé « Estilo », où ils se rebellent contre les impositions de style et les opinions non sollicitées ; et « Background Rumor », peut-être le plus « austro-hongrois » (ces arrangements !). C’est une chanson espagnole pure et légère : la mélodie rappelle vaguement « Mi Querida España » de Cecilia. Horribles, ils racontent avec ironie tous les bruits qui nous dérangent constamment : les avions, les camions poubelles, les voisins, les employés de la mairie…
Teresa et Luis se placent entre Mecano et Pablo Milanés (ils tournent même « Yolanda ») dans « Le Tremblement des Mots », une autre chanson très simple, un autre sommet de l’espéranto. Ou l’étrangeté vieillie et orientalisante de « Pájaros ». Le retour à la rivière dans ‘The Rumor of the River’ est cette fois un high tranquille et qui rappelle les champs magnétiques de ‘Get Lost’.
« Rumeurs » ne semble pas avoir un concept aussi clair que « Ciment », ni aussi empoisonné. Cette fois, au lieu d’une promenade à travers la ville, Espanto nous propose une excursion circulaire à travers les rivières et les forêts. Mais ils continuent de nous montrer toutes les choses étranges et merveilleuses cachées dans la vie quotidienne, comme toujours.

