Au cœur de l’Asie du Sud-Est, l’île de Bornéo est le théâtre d’un imbroglio historique digne d’un roman. Ce qui a commencé il y a plus d’un siècle comme un accord commercial entre un sultan local et des entrepreneurs européens s’est transformé aujourd’hui en demandes multinationals et en arbitrages internationaux, impliquant l’Espagne, la Malaisie et les descendants du sultanat de Jolo.
Le point de départ de ce chaos remonte à un détail souvent négligé : lorsque cet accord a été établi, l’île était sous juridiction espagnole. Plus d’un siècle plus tard, cette situation a conduit l’Espagne à se retrouver impliquée dans une demande de 15,5 milliards d’euros en raison d’un accord dont elle n’était pas, à première vue, partie prenante.
Un accord colonial en 1878
En 1878, l’île de Bornéo était partiellement sous administration espagnole, mais le sultan de Jolo exerçait un pouvoir réel sur son petit royaume musulman. La même année, le sultan Jamalul Alam a signé un accord avec deux entrepreneurs britanniques, le Barón de Overbeck et Alfred Dent, pour l’exploitation des ressources de la région. Cependant, les descendants du sultan considèrent cette transaction comme un bail, tandis que les Britanniques l’interprètent comme un transfert définitif des droits.
Ce conflit d’interprétation a été aggravé en 1885 par le Protocole de Madrid, dans lequel l’Espagne renonçait à tout droit sur Bornéo et reconnaissait la suprématie britannique sur la région, intégrée à l’empire colonial britannique.
De l’intégration à la revendication
Avec l’intégration de Bornéo dans la Malaisie formée en 1963, le gouvernement malaisien a pris la relève en continuant un paiement symbolique annuel à la famille du sultan, approximativement 1 110 euros. Cependant, la découverte de gisements de pétrole et de gaz dans cette région a incité les descendants du sultan à réclamer la restitution de leurs terres, une demande fermement rejetée par la Malaisie.
Conflit de Lahad Datu
En 2013, cet appel à l’indemnisation a tourné au drame lorsque 235 personnes liées aux héritiers du sultan ont envahi Sabah, provoquant le conflit de Lahad Datu. La réponse militaire de la Malaisie a été énergique, conduisant à l’arrestation des rebelles et à la suspension des paiements historiques envers les héritiers, posant ainsi les bases d’une longue bataille juridique internationale.
Les controverses judiciaires
Les héritiers du sultan, estimant que l’affaire tombait sous la juridiction espagnole, ont demandé un arbitrage en Espagne. En 2019, le tribunal de Madrid a initialement chargé un avocat de conduire l’arbitrage, mais en 2020, il a ordonné l’arrêt des procédures, jugeant que l’État malais ne pouvait pas être poursuivi par un autre État.
Malgré cet ordre, l’avocat a transféré l’arbitrage à Paris et, en 2022, a rendu une décision en faveur des héritiers, ordonnant à la Malaisie de verser 15 milliards de dollars. Cet arbitrage controversé a suscité de vives oppositions, surtout de la part des autorités malaises et espagnoles, qui ont nié toute validité à la décision.
Une nouvelle demande contre l’Espagne
Les héritiers ont ensuite formé une nouvelle plainte contre l’Espagne, réclamant 15,5 milliards d’euros au motif que le pays avait entravé l’exécution de l’arbitrage. Toutefois, cette demande a été récemment rejetée par le CIADI, affirmant qu’il n’existait pas d’investissement protégé.
En résumé, l’Espagne se trouve pour l’instant épargnée de toute indemnité; cependant, la dispute judiciaire avec la Malaisie se poursuit sur plusieurs fronts. Ce qui avait débuté comme un partenariat commercial il y a plus de 140 ans s’est transformé en un enchevêtrement juridique international complexe qui a presque coûté 15,5 milliards d’euros à l’Espagne. La fin de ce feuilleton reste incertaine.

