tun jaune vintage, un mystère littéraire peu à peu révélé d’une recherche qui emmène un auteur d’un bout à l’autre du globe. Et passant au crible les archives oubliées, les photos jaunies, les lettres secrètes, la figure de plus en plus nette du La princesse Amrit Kaur, qui a quitté l’Inde pour Paris et n’est jamais revenue.

Amrit Kaur de Mandi. La princesse indienne a été arrêtée par la Gestapo à Paris et s’est retrouvée dans un camp de concentration (© Lafayette Collection / Victoria and Albert Museum London).

L’écrivain Livia Manera Sambuy travaille sur ses morceaux depuis 12 ansvoyageant entre Paris, Londres, Chicago et emballant l’histoire dans Le secret d’Amrit Kaur (Feltrinelli) vient de sortir en Italie et arrive en Angleterre, en Inde, aux États-Unis et au Canada. Il est agréable de suivre cette recherche passionnée, réchauffée par les émotions de l’auteur : le découragement d’un morceau qui semblait bon et qui s’évapore, l’euphorie que donne l’appariement soudain de deux morceaux, autant de préjugés à démanteler…

Peu à peu l’histoire d’une princesse oubliée devient un portrait de femmes à travers les siècles et les continents et, parfois, le parcours de vie d’un auteur qui se termine par la prise de conscience que la douleur d’une perte est naturelle, mais que la prolongation du deuil est un acte d’ignorance.

Nirvana (appelée Bubbles) et Tibu, enfants de la princesse Amrit Kaur, partie pour Paris en 1933 et jamais revenue (© Collection Peter Bance).

Fille du maharaja de Kapurtala et épouse du raja de Mandi, Amrit Kaur se rend à Paris en 1933 et ne rentre jamais chez elle, abandonnant de fait ses enfants, une fillette de quatre ans et une fillette de huit ans. Qu’est-ce qui vous a retenu à Paris jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour revenir ? Était-ce son choix ou quelqu’un l’a-t-il poussé loin de sa vie ?

Un mystère qui, comme le font souvent les histoires, ensorcelle ceux qui les écrivent, se faufile dans d’autres pensées et pousse à se dévoiler. “J’étais à Mumbai pour le travail”, se souvient Livia Manera Sambuy. « J’avais réservé une journée pour être touriste. J’étais dans un état psychologique très particulier, deux semaines avant qu’il y ait eu les obsèques de mon frère…

Le livre de Livia Manera Sambuy consacré à une princesse disparue.

Est-ce dans cet état d’esprit qu’il « rencontre » Amrit Kaur ?
Au Prince of Wales Museum, il y avait une exposition de portraits photographiques de maharajas et de maharanis provenant de la collection du Victoria & Albert Museum. J’entre, plus pour échapper à la chaleur que par intérêt, et entre autres je vois le visage d’une jeune et belle femme, grande et brune, avec un sari impalpable, un collier de diamants et deux longs rangs de perles. À l’annulaire gauche, un diamant taille émeraude de Cartier, qui s’est ensuite retrouvé dans une vente aux enchères de bijoux à New York.

Pas grand-chose pour une princesse indienne…
Oui, Son Altesse Royale Amrit Kaur était la fille unique du Maharaja Jagatjit Singh Bahadur de Kapurthala : son père dépensait chaque année un quart de son revenu pour acheter des livres de perles et d’émeraudes de la taille d’une noix.

La broche Pavone di Mellerio achetée par Jagatjit Singh de Kapurthala, père d’Amrit Kaur (© Christie’s Images / Bridgeman Images).

Au moment de la photo, Amrit avait 24 ans.
Elle s’était rendue à Londres avec son jeune mari, le Raja de Mandi, pour se présenter au roi George V et à la reine Mary. Elle avait eu une éducation européenne, en Angleterre et en France, un privilège pour certaines princesses du Raj qui équivalait à une joute dans la modernité pour être repoussée des siècles en arrière. La légende m’a frappé : elle expliquait comment la rani de Mandi avait été arrêtée en 1940 par la Gestapo dans Paris occupé, accusée d’avoir vendu ses bijoux pour aider des juifs à quitter la France. Et cela peu de temps après sa mort dans un camp de concentration. Comment était-il possible que la fille d’un maharaja lié à la couronne anglaise ait pu passer des années dans un camp de concentration et comment était-il possible que rien ne soit connu de cette histoire ?

Quelle réponse a été donnée ?
Il semblait que quelqu’un avait effacé des parties de l’histoire. Presque immédiatement, j’ai découvert, en parlant à la fille de 80 ans d’Amrit, Nirvana Devi de Bilka, connue de tous sous le nom de Bubbles (Bubbles), que sa mère n’était pas morte dans un camp de concentration mais avait tout de même disparu, l’abandonnant elle et son petit frère.

Le début de l’enquête

Le croissant d’émeraude que la belle-mère d’Amrit portait sur son front (© Christie’s Images / Bridgeman Images).

Il glisse alors dans une sorte de machine à voyager dans le temps, dans le milieu parisien du très riche rajas, parmi les intellectuels et les espions, des mallettes mystérieusement réapparues en Californie…
J’ai essayé de construire une grande photo de groupe avec Amrit au centre, qui est progressivement devenue de plus en plus claire. Je ne savais rien du Raj, de ces souverains auxquels l’Empire anglais accordait le maintien des titres, des honneurs et des richesses en échange de la renonciation à l’autorité suprême. Ils vivaient dans le faste, comme le maharaja d’Alvar qui, fatigué de ses voitures rutilantes, les fit enterrer, ou la femme fatale de Cooch Behar, Indira Devi, qui plaça ses jetons sur la table verte en jouant avec une tortue vivante sur la carapace de laquelle elle avait posé trois rangées de rubis, de diamants et d’émeraudes… Dans les années 1920, les maharajas qui se rendaient sur la Côte d’Azur pour passer l’hiver apportaient des kilos de pierres précieuses de chez Cartier, Bucheron ou Mellerio pour créer de merveilleux bijoux qu’ils allaient ensuite collectionner l’année suivante.

Le père d’Amrit, Maharaja Jagatjit Singh de Kapurthala, était bien connecté …
Il parlait plusieurs langues, avec sa famille il fréquentait des artistes et des intellectuels, il avait des relations importantes, il tentera de les utiliser pour libérer sa fille du camp de Besançon.

Joginder Sen, le mari d’Amrit et Mandi, enveloppés de soie et de broderies le jour de leur mariage (© The Alkazi Collection of Photography).

De ses recherches, ressort le lien d’Amrit avec le banquier juif visionnaire Albert Kahn, une lettre de Wiston Churchill qui intercède pour elle lorsqu’elle est dans un camp de concentration… Et aussi que la princesse est une femme absolument non conventionnelle, une féministe au chauvin masculin.
Elle connaissait la situation des femmes en Inde, elle s’était battue pour leurs droits bien avant que Gandhi ne comprenne l’importance de l’émancipation des femmes. Elle participa aux grandes assemblées de femmes asiatiques, en 1928 elle avait dirigé une délégation combative pour demander au vice-roi Lord Irwin l’abolition du mariage des enfants, demandé l’éducation des femmes et l’abolition de la polygamie.

Pourtant c’est son mari qui l’humilie…
Il le fait publiquement, en prenant une seconde épouse. Immédiatement après, Amrit part pour Paris.

La question qui anime la recherche est : pour quelles raisons une mère aimante abandonne-t-elle deux enfants ? Une plaie encore saignante pour Bubbles, à laquelle elle veut donner des réponses.
Bubbles a maintenant 90 ans et vit à Pune, dans l’ouest de l’Inde. Ce qu’elle sait de sa mère, elle l’a appris de moi, on ne lui a jamais parlé d’elle à la maison. Il sait aussi peu de choses sur l’internement au camp de Besançon, où Amrit est traité particulièrement durement.

Un indice précieux

De précieuses nouvelles lui sont parvenues d’Amérique.
Oui, une mallette ayant appartenu à Amrit et abandonnée là-bas en 1938, avec des documents et des lettres, a refait surface en Californie. Y compris une lettre anonyme avertissant la princesse de ne pas retourner en Inde.

Qui a gardé la mallette ?
Ginger, une danseuse burlesque.

Le palais royal de Kapurthala (© The Alkazi Collection of Photography).

Un vrai twist… Comment lui avez-vous fait confiance ?
J’ai dû démanteler certains préjugés, plus d’un. En plus d’être danseuse et modèle pour les artistes, Ginger est une passionnée d’histoire. L’histoire d’Amrit Kaur l’a touchée, on lui a dit que l’histoire de cette femme était importante. Elle a quitté son emploi et est retournée à l’université pour avoir les outils nécessaires à ses recherches. Puis elle est allée travailler au San Diego Women’s Museum.

Elle écrit que dire à Bubbles la vérité sur sa mère Amrit s’est aidée à clarifier beaucoup de choses sur sa relation avec sa mère.
J’ai attrapé la bouée de sauvetage qu’une autre fille m’a lancée de l’autre bout du monde, j’ai donné à Bubbles des souvenirs qu’il n’avait pas, j’ai cousu deux vies ensemble et en même temps, à la fin du boulot, je me suis abandonné Je me rends compte que je m’étais cousu quelque chose. Certaines de mes blessures qui ne cicatrisaient pas se sont presque soudainement éclaircies. Peut-être que le fait d’avoir permis à une femme aujourd’hui nonagénaire de savoir avant de mourir pourquoi sa mère l’avait abandonnée avait bouclé un cercle, comment métaboliser une relation difficile et trouver une fin heureuse en avançant.

iO Donna © REPRODUCTION RÉSERVÉE



ttn-fr-13