“POUR les hommes n’aiment pas les femmes trop intelligentes.” Dans le roman fraîchement imprimé de Caroline Bernard La fleur de Paris (éditeur tre60), que reconstitue la vie de Simone de Beauvoir, le premier à présenter cette vérité qui dérange à une fille trop décalée est le père Georges. “Tu es devenu un bas-bleu avec tous les accompagnements”, l’accuse-t-il. Bas-bleus est le grand, insulte intraduisible réservée aux femmes pédantes, pédantes, laides, bâclées, intellectuelles: pas de bas de soie noirs élégants, en somme. Des « joyaux ridicules » à la Molière, mais beaucoup moins élégants.

Simone est née au début du XXe siècle révolutionnaire, le 9 janvier 1908, dans le Paris de la Belle Époque. Elle n’est pas intéressée par “un bon match”: elle veut décider de son propre avenir, libre d’être elle-même. Il adore étudier (malheureusement, comme dirait papa Georges). Si elle avait été un garçon, elle aurait pu investir dans son amour du savoir. Mais quel sort aura une fille laide et intelligente, étant donné qu’il n’y a pas une grande dot pour attirer les prétendants ? Et qui prétend être écrivain, en plus. Mon Dieu!

Simone de Beauvoir lors d’une manifestation MLF à Paris. (Photo by Pierre BLOUZARD / Gamma-Rapho via Getty Images)

Amour cruel

Les débuts ne sont pas faciles. Simone ne lit pas de livres, il les dévore. Et elle reste éveillée la nuit en écrivant. Elève très douée, elle s’inscrit en philosophie à la Sorbonne et obtient en 1929 le diplôme d’études supérieures réservé aux meilleurs élèves. Il veut gagner de l’argent pour subvenir à ses besoins et devenir indépendant, car c’est la base de tout. Elle est amoureuse de Jacques, son cousin, mais lorsqu’il part pour le service militaire leur amour ne semble pas surmonter la distance. Simone se languit, il se confie à son amie de longue date Elisabeth “Zaza” qui exercera une grande influence dans la vie et dans les pages de Simone, avec ses problèmes avec son petit ami Maurice et avec sa mère bourgeoise, capable de plier toutes les passions de sa fille aux prétendues valeurs d’une famille sectaire et despotique. Zaza meurt jeune d’un chagrin d’amour et Simone se sent coupable parce qu’il l’a récemment négligée pour sortir avec un homme qu’elle a rencontré à l’université. Il s’appelle Jean-Paul Sartre. Déjà.

Les auteurs et philosophes français Jean-Paul Sartre (1905 - 1980) et Simone de Beauvoir (1908 - 1986) dans l'appartement de Sartre rue Bonaparte, Paris, France, vers 1964. (Photo de Gisele Freund / Photo Chercheurs Histoire / Getty Images)

Jean-Paul Sartre (1905 – 1980) et Simone de Beauvoir (1908 – 1986) dans l’appartement parisien de Sartre, rue Bonaparte, vers 1964. (Photo by Gisele Freund / Photo Researchers History / Getty Images)

Le virage existentialiste

Celle de Simone et Jean-Paul est l’histoire d’une vie. Avec Sartre, Simone partagera, outre le lit, le travail d’écrivain et l’engagement politique. Ensemble, ils fréquenteront les cafés de la Rive Gauche, bondés d’artistes et d’intellectuels, ils feront des voyages importants, ils vivront des relations ouvertes et passionnées, ils affronteront la guerre et la séparation, pour se retrouver et ne plus se quitter.Il y a une complicité unique entre eux. Le surnom avec lequel il l’appelle affectueusement deviendra célèbre : mon castormon castor. C’est un ami qui le lui a donné : « Parce que tu es toujours industrieux comme un castor, et castor en anglais est castor, ce qui ressemble un peu à votre nom de famille“.

L’amour avec Jean-Paul ne peut certainement pas être conventionnel. Caroline Bernard dans son roman met ces mots dans la bouche de Sartre : « Simone, tu sais que je désapprouve l’institution du mariage. (…) J’ai quelque chose de complètement nouveau en tête pour ma vie : une relation compatible avec ma philosophie. Je ne veux être guidé ni par les sentiments ni par le désir sexuel, car ils limitent ma liberté. Pour moi, la même chose que je vous ai souhaitée s’applique : pouvoir aller où je veux à tout moment, sans rien prendre en compte ». Magnifique et terrible. Une relation qui scandalise mais attire cette société qui, après la guerre, ressent un grand besoin de changement d’époque. Avec d’autres intellectuels Jean-Paul et Simone prennent des positions claires, en politique et dans le champ social. Ils défendent le mouvement indépendantiste algérien, révélant les horreurs du colonialisme. Ils dialoguent avec Che Guevara et Fidel Castro, soutenant la résistance cubaine, mais condamnent la répression de la révolution hongroise par l’URSS. Ils prennent parti contre la guerre au Vietnam et en faveur de la révolte étudiante du Mai français, pour l’avortement et contre l’ayatollah Khomeiny, par exemple. Sartre sera si célèbre que sa personnalité risquera d’écraser celle de Simone, parfois considérée comme sa seule compagne. Au lieu de cela, elle avait toujours su quel genre de femme elle voulait devenir.

Le modèle de Beauvoir

En 1960, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir visitent Cuba pendant, comme l'écrit Sartre, la « lune de miel de la révolution ».  Le régime de l'homme fort militaire Fulgencio Batista était tombé aux mains de l'armée de guérilla de Fidel Castro et tout le pays était enflammé de zèle révolutionnaire.  Au retour du couple à Paris, Sartre rédige de nombreux articles vantant la révolution.  De Beauvoir, également impressionné, écrivit : « Pour la première fois de notre vie, nous assistions à un bonheur atteint par la violence ».  De Beauvoir et Sartre finiront par dénoncer Castro dans une lettre ouverte qui le critique pour l'arrestation du poète cubain Herberto Padillo.  (Photo par: Pictures From History / Universal Images Group via Getty Images)

1960, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir visitent Cuba pendant ce que Sartre appelle « la lune de miel de la révolution ». (Photo par: Pictures From History / Universal Images Group via Getty Images)

En effet, pour elle « Les femmes ne naissent pas, elles se font ». Caroline Bernard, qui connaît les œuvres de Simone par cœur, écrit : « Cette célèbre phrase tirée du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir a été ma ligne directrice pendant que je travaillais sur ce roman. Depuis toute petite, Simone avait en tête une image bien précise d’elle-même. Il décide de devenir Simone de Beauvoir. À son époque, il n’y avait pas de modèles féminins. (…) N’ayant pas de modèles, elle en est devenue un elle-même, pour elle-même et pour des millions d’autres femmes. » Une icône.

Une révolution mise à l’index

Rédigé en 1949, Le deuxième sexe est considéré comme le manifeste du féminisme contemporain : il propose la femme indépendante, qui met fin à la subordination au masculin par le travail, l’indépendance économique et la possibilité conséquente de réalisation de soi, parlant ouvertement de la contraception, de l’avortement , d’aliénation. Le livre finira à l’index en 1956 : le Saint-Office avait compris toute sa portée révolutionnaire. Si être une femme n’est pas un destin biologique, mais une sorte de construction culturelle et sociale, chacune peut changer sa propre “nature” par la conscience de soi, en s’affranchissant des conditionnements du contexte historique et culturel dans lequel elle vit. Très dangereux.

La fleur de Paris.  Le roman de Caroline Bernard

La fleur de Paris. Le roman de Simone de Beauvoir, par Caroline Bernard, tre60

Ensemble au-delà de la fin

Simone écrit. Il écrit des romans, des essais, des nouvelles, des mémoires et même des pièces de théâtre, remportant des prix et récompenses prestigieux, jusqu’à son décès en 1986. Six ans plus tôt, son bien-aimé Jean-Paul Sartre était mort. Leur relation avait été une relation particulière, hors mariage, avec la possibilité de vivre d’autres expériences, avec la seule obligation d’être honnêtes l’un envers l’autre. “Le décès de Jean-Paul nous sépare et ma mort ne nous réunira pasDira-t-elle, restée seule, avec le réalisme désolé de quelqu’un qui ne croit pas à l’au-delà. “C’est comme ça, mais c’est déjà bien que nos vies aient pu rester ensemble si longtemps.” Au cimetière du Montparnasse à Paris, ils dorment dans la même tombe, sous une sobre pierre tombale blanche, et les gens y déposent des fleurs et des tickets de métro pour marquer le passage. Ces deux philosophes capables de changer le monde sont restés ensemble pendant plus d’un demi-siècle : le père de l’existentialisme et la mère du mouvement féministe.

Simone de Beauvoir “m’a sauvé la vie” quand, au début de la vingtaine, je travaillais comme fille au pair à Paris et me sentais seule et malheureuse» avoue Caroline Bernard. « Alors que je lisais ses mémoires, je me suis dit : ‘Alors c’est faisable ?’ (…) Je souhaite qu’un maximum de femmes, même et surtout des jeunes, puissent lire vos ouvrages et y puiser une bonne dose de courage ». Plus de soixante-dix ans après la première édition du Second Sexe, les temps ont changé et les femmes n’ont plus à choisir entre faire des livres ou des enfants, comme Simone. Différents féminismes se sont développés et des voix autoritaires ont critiqué telle ou telle hypothèse de de Beauvoir. Cependant, les phrases de Simone sont utilisées au hasard comme devise pour des événements qui promeuvent l’égalité des sexes et combattent la violence et l’oppression de ce sexe féminin sans égal, comme elle a été l’une des premières à l’avoir déclaré, argumenté et démontré en vivant. .

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