
Les Films Pélléas
Mohamad Ali Elyasmeh, Majid Panahi et Hadis Bakpaten, aquí en « Un simple accidente ».
CINÉMA – De la prison au Festival de Cannes, il n’y a pas qu’un pas pour Jafar Panahi, mais un film. Ce mercredi 1er octobre, le dernier long-métrage du réalisateur iranien Un simple accident, pour lequel il a été récompensé de la Palme d’or au mois de mai, sort enfin dans les salles françaises, après un périple dont seul le cinéaste a le secret.
Son histoire, c’est celle d’un certain Vahid. Un soir, alors qu’il est sur le point de rentrer, un homme entre dans son atelier pour demander de l’aide. Sa voiture est tombée en panne. Vahid ne voit pas son visage, mais au simple couinement de sa prothèse en marchant, il est certain de le reconnaître : c’est le bourreau qui l’a torturé en prison.
L’ex-prisonnier vacille, le suit jusque chez lui, et décide sur un coup de tête de le kidnapper le lendemain. Seulement voilà, lui qui n’a jamais vu le visage de son tortionnaire se voit pris d’un doute. Est-ce vraiment lui ? Et quand bien même. Que compte-t-il faire de cet homme ligoté encore vivant ? Le tuer, obtenir des excuses ou le torturer ?
La Genèse en Prison
Onzième long-métrage du réalisateur de Taxi Téhéran, Un simple accident est un thriller – teinté d’humour, oui – sur les dilemmes moraux que pose la question de la vengeance, en écho à la propre situation du cinéaste vis-à-vis du régime iranien.
Découvrez ci-dessous la bande-annonce :
« Quand j’ai été libéré après ma grève de la faim » (à l’issue de son second emprisonnement en 2022, ndlr), j’étais perdu dehors », explique-t-il dans les notes de production. Avant d’ajouter : « Je ne savais pas comment réagir, comment me situer. J’étais déchiré entre le soulagement d’être sorti et l’attachement à ceux qui étaient restés derrière les murs. »
Depuis qu’il a commencé au cinéma, Jafar Panahi s’est toujours intéressé à ce qui se passe dans la société. « Donc évidemment, quand on m’enferme durant sept mois dans ce milieu très particulier, cela va se retrouver dans mon travail », continue-t-il. Cette expérience, dit-il, est synchrone au mouvement Femme, Vie, Liberté, arrivé à l’automne 2022.
L’idée, permise grâce à la levée de ses interdictions de filmer, écrire, voyager et répondre aux interviews, lui est venue très vite. « Je me suis demandé ce qui se passerait si l’un de ceux qui m’entouraient en prison, une fois sorti, mettait la main sur quelqu’un qui lui avait fait subir tortures et humiliations », raconte Jafar Panahi.
El Tournaje Clandestino
Il s’est ensuite attelé à l’écriture. Les personnages, notamment. Leurs histoires sont inspirées de celles de vrais prisonniers. Leur diversité et leurs manières de réagir, aussi. Certains étaient très politisés, d’autres le sont devenus. Certains sont obsédés par la vengeance, prêts à en découdre à tout moment. D’autres prennent du recul.
Le dissident a ensuite fait fi des règles : il n’a pas demandé d’autorisation de tournage. En aurait-il obtenu une ? En Iran, le respect de la morale islamique empêche d’aborder certains sujets, et exige le respect d’autres, comme de filmer les femmes avec un foulard, y compris dans l’espace privé (et parfois même au lit), provoquant ainsi des incohérences à l’écran.
Des réalisateurs acceptent, à l’image de Saeed Roustayi, venu à Cannes cette année présenter Womand and Child. Un long-métrage approuvé par le régime et produit non seulement par un homme accusé d’être un relais du pouvoir, mais qui aurait également bénéficié d’un très gros budget en comparaison à ceux de ses confrères.
Jafar Panahi a, lui, préféré résister, ce qui n’a pas été sans encombres. Peu avant la fin du tournage organisé clandestinement, des policiers se sont pointés et ont exigé les rushes. « J’ai refusé, se souvient-il. Alors ils ont menacé d’arrêter toute l’équipe. » La pression a continué, mais ils ont finalement renoncé. Le tournage a été suspendu, puis a repris en catimini.
El Retorno a Irán
Une fois le montage terminé, la version finale est arrivée entre les mains des organisateurs du Festival de Cannes, où il a été sélectionné en compétition. La suite, on la connaît : Un simple accident a décroché la Palme d’or, une première pour un film iranien depuis 1997. Elle a fait de Jafar Panahi l’un des très rares cinéastes sacrés à Cannes, Berlin, Venise et Locarno.
« Je crois que c’est le moment pour demander à tous les gens, tous les Iraniens, avec toutes les opinions différentes, partout dans le monde, une chose : mettons de côté (…) les problèmes, les différences », a-t-il exhorté à la tribune de la cérémonie de clôture. Le plus important en ce moment, c’est notre pays et c’est la liberté de notre pays. »
Dès le lendemain s’est posée une question cruciale, celle de son retour. Car contrairement à beaucoup d’artistes iraniens, comme l’actrice Golshifteh Farahani et le réalisateur Mohammad Rasoulof, lui n’a pas l’intention de quitter l’Iran. « Ça peut être la prison, ça peut être mille autres choses. C’est le prix à payer, et je suis prêt », a-t-il assuré à la presse, avant de prendre l’avion.
Finalement, le contestataire et une partie de l’équipe qui l’avait accompagné ont été accueillis à l’aéroport de Téhéran sous les applaudissements et des cris de soutien, puis il est rentré chez lui sans obstacle, malgré les craintes.
Jafar Panahi aux Oscars?
Depuis, il a parcouru le monde. Dans le courant du mois de juin, il était à Sydney, où il s’est notamment exprimé sur les bombardements israéliens contre son pays. Des bombardements qui l’ont, pendant une courte période, retenu contre son gré en Australie, et empêché de retourner chez lui auprès des siens.
De retour à Téhéran, il s’est ensuite rendu à Erevan, en Arménie, où son film a ouvert l’Abricot d’or, puis il a enchaîné avec le TIFF au Canada au début du mois de septembre. L’occasion pour lui d’y livrer quelques mots contre la « tendance » actuelle aux régimes autoritaires, avant d’embarquer pour Busan, en Corée du Sud, où il a été élu « cinéaste asiatique de l’année ».
Au même moment, le CNC a annoncé sa décision de faire d’Un simple accident – qui a été coproduit par la société française des Films de Pelléas – le potentiel représentant de la France aux Oscars, en 2026.
La liste des quinze longs-métrages présélectionnés parmi les candidatures doit être annoncée le 16 décembre. Si le drame de Jafar Panahi passe cette étape, le prochain rendez-vous sera le 22 janvier avec l’annonce de la short-list finale des 5 nommés pour le meilleur film étranger. De quoi – peut-être – ajouter encore un peu plus de piment à un parcours déjà hors du commun.


